Être vieux

Supplément d'âme numéro 1

 
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Présentation

Pour un premier numéro, nous aurions pu mieux choisir !
Un sujet qui fait vendre, par exemple ; ou qui fait pleurer Margot ; ou les deux. Que sais-je ? Les OVNI, Jamais sans mon fils, La minceur est-elle congénitale ? Docteur, est-ce grave ? Obsédés par une promotion fulgurante, l’actualité nous eut fourni en séduisantes horreurs : Les Cubains sont-ils de bons nageurs ? Coca-Cola va-t-il s’associer à Durex ? L’ONU risque-t-elle d’attraper le choléra ? En somme des sujets simples, impérativement grégaires, mais frappés au coin du bon sens par cette originalité mercantile et discrètement tapageuse qui fait les revues à la mode et les lecteurs hébétés.
Non, nous avons préféré la porte étroite, le sujet soft, celui qui rebute la lectrice-Contrex, Mademoiselle-Loisirs ou Monsieur Santiag. Nous avons, inconsciemment par défi (ou pour nous démarquer consciemment) choisi le tabou discret, l’interdit malencontreux, la maladie éternellement transmissible : la vieillesse. En somme, nous avons voulu parler de notre peur, celle de nos rides futures, notre lente désagrégation vers le néant, le « Je n’ai plus que les os » du cher Ronsard – peut-être pour montrer (ou faire accroire) que nous avions cessé d’être frivoles, agités, crédules. Faire un pas vers la très sainte sagesse, celle que les films de série B caricaturent dans l’image du vieux chef Cheyenne décrépi ou du filiforme Chinois à barbichette, le visage parcheminé par le temps.
Car l’accréditation d’un savoir ou d’une dignité exemplaire échappe à la spiritualité occidentale. Nos dieux et nos héros meurent trop jeunes. Nous amalgamons le Christ, Claude François et Coluche parce qu’ils ont eu le bon goût de mourir vite. Septuagénaires, on eut ri de les voir se démener sur la scène, l’un pour tirer des poissons de son chapeau, les autres pour chevroter chez Sevran. Oui, toute notre éducation est ainsi faite que la bêtise étincelante des jeunes nous stimule, et nous accable le bon sens parcimonieux des vieillards. Aux yeux des puissants, l’impuissance est une tare irréversible dont on se dédouane par l’oubli. Dans ses Caractères et anecdotes, Chamfort raconte : « On disputait chez Mme de Luxembourg sur ce vers de l’abbé Delille :
Et ces deux grands débris se consolaient entre eux
On annonce le bailli de Breteuil et Mme de la Reinière : “ Le vers est bon ”, dit la Maréchale »
La haine ou le mépris du vieillard ne date pas d’aujourd’hui : qu’ils se consolent entre eux ! Eu égard aux impératifs de l’humaine société (produire, polluer, massacrer), pas plus que l’enfant ou l’animal, le vieillard n’a sa place dans notre meilleur des mondes. Heureusement veillent des brimborions de morale (les euthanasistes sont pétris d’excellentes intentions) et l’omnipuissante médecine. En prolongeant notre vie, les émules d’Hippocrate ont triplé leurs honoraires. Que le dieu des Mathusalem les en préserve ! Même monnayable, leur secourable présence n’a pas de prix.
Donc, cette revue. La première.
Pour nous rappeler, comme le faisait Rousseau à propos de l’enfant, que le vieillard n’est pas un adulte en miniature, mais un homme à part. Qu’il mérite ce que nous souhaiterons mériter : le respect de sa souffrance et la dignité de son état. En somme, les ultimes miettes d’un bonheur qu’on est en droit d’espérer à l’orée des portes frémissantes de la mort.
Car, à tout heure, à tout âge, comme la formulait déjà Baudelaire, l’obsédante question nous est posée : « Quand partons-nous pour le bonheur ? »

Léon Bauprac

Sommaire

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