Famille, je vous hais

Supplément d'âme numéro 4

 
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Présentation

Quand il s’agit de parler de la famille sans en faire l’éloge ni lui déclarer sa flamme, les volontaires sont légion. Comme si nous avions tous quelque ressentiment envers elle, voire quelque haine plantée là, en nos cœurs, une pointe incluse dans nos chairs.
Y a-t-il des blessures indissociables des liens du sang ?
Indiscutablement, nous avons quelque chose à dire à ce sujet. Or, il faut croire que ce quelque chose est indicible : certains ont tant et si bien tourné autour du pot que les mots leur ont faussé compagnie ; quand ils ont approché le gouffre, qu’ils en ont touché les bords d’un orteil prudent, ils ont pris leurs jambes à leur cou. Que je sois mise au piquet si j’ai l’air de leur en faire le reproche.
Qu’y a-t-il donc au fond de ce précipice qui puisse paralyser l’écriture aussi ? Quelle est cette épée de Damoclès, en amour trempé, suspendue au-dessus de nos têtes ? Gide lui-même, auquel nous empruntons une formule pour titrer ce numéro de Supplément d’âme (encore que nous ayons utilisé famille au singulier et conservé sciemment le vouvoiement…), écrivait dans Si le grain ne meurt : « Je sais de reste le tort que je me fais en racontant ceci et ce qui va suivre ; je pressens le parti qu’on pourra en tirer contre moi. Mais mon récit n’a de raison d’être que véridique. Mettons que c’est par pénitence que je l’écris. »
Serons-nous donc punis pour avoir outrepassé les lois ancestrales de la parentèle ?
Et bien, voilà justement une des raisons qui ont mis la famille au menu de Supplément d’âme en cette fin d’année : le goût du risque. Pendant que certains sautent dans le vide pendus à un élastique, des auteurs font de même sans filet ni cordon ombilical. Pour les autres raisons, celles qui font prendre une mère pour la meilleure des femmes, un père pour un héros, une sœur ou un frère pour un ami, ou celles encore qui font croire à leur impartialité, leur vertu, qui leur autorise le pire en leur offrant l’impunité, qui nous surprend en flagrant délit d’indulgence et d’absurde clémence envers notre clan, qui annihile l’individu et le moule à sa forme, on les trouvera dans les textes qui suivent, avec ce parfum de déjà vu propre à toutes les familles.
Que Gide reprenne la parole et donne le ton : « Tes conseils me sont insupportables, en ceci qu’ils ne cherchent pas tant à éclairer les sentiers qu’à modifier la conduite, et cela me fait penser parfois que tu comprends la vie d’une façon si différente de la mienne qu’il est presque inutile que j’écoute ces conseils, autrement que par déférence, tant je sais bien d’avance que tu n’auras pas, avant de les formuler, tenu compte de la chose la plus importante : les raisons ou les passions qui nous font décider de nos actes. » (Lettre à sa mère, du 15 mars 1895)
Risquons donc le conseil de famille.

Annick Delacroix, éditorial

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